jeudi 30 juillet 2015

Un Lion est mort ce soir.

Les lions sont arrivés sur la place de Paris. Et sur nos côtes aussi, Jean Pierre Pernaut l'a dit.
Ils sont si fatigués, si hâves et amaigris. Affaissés sur le sol, ils regardent ébahis, leur lieu d'arrivée, cet étrange pays. 

Mais les enfants déjà, leurs parents supplient. Aller voir ces lions qui ont l'air si gentil. Les parents indulgents en ont aussi envie. Les bras chargés de cadeaux , on se presse près des bêtes. On leur amène de l'eau, et puis on les caresse. Les pétitions circulent que fait le gouvernement ? Des hôtes aussi souffrants ont besoin d'un abri. Un accueil officiel , c'est la moindre des choses.

Les ministres s'empressent autour des pauvres fauves. On érige en toute hâte des tanières adaptées, on collecte à tout va de la viande congelée. Aux heures de grande écoute, ils racontent la savane, et les courses terribles pour fuir les braconniers. Et puis leurs pauvres frères, dont le sang a coulé. Et puis l'exil terrible, le désert traversé, et la mer déchaînée, et les lionceaux noyés.

Mais tout cela est bien loin, ils sont d'ici maintenant. Les enfants déjà connaissent leurs noms par coeur, Cecil et Ophélie, et puis Bébé Lucie. Les adultes ont promis, chasseur sera puni. On enverra là bas des soldats qui traqueront les assassins des lions. Et on rapatriera les lionceaux égarés, qui retrouveront leur mère, sur nos écrans de télé. 

Non, il n'y a pas de lions. Que des hommes fatigués, sur la Place de Paris. Et sur nos côtes aussi, Jean Pierre Pernaut l'a dit. Ils sont laids, ils sont sales, paraît, qu'ils ont la gale. Les enfants sont déçus, pas de parc aujourd'hui. Car tout est envahi, par ces hommes malpolis. Les parcs et puis les gares, quelles vacances de cauchemar.

Des pétitions circulent, que fait le gouvernement ? Qu'attend-il pour chasser ces odieux mécréants ? Les ministres s'empressent, beaucoup de murs se dressent. On expulse à tout va, déjà les revoilà.

Non pas qu'on soit méchants, mais il faut être prudents. Ces gens là sont si sales, et si peu ragoutants. Leurs récits sont si chiants, la mort, la faim, la guerre, tout ça est très banal, pas une raison quand même pour déranger nos bals.

Leur contes on n'en veut pas , on n'y est pas Gentils. Leurs récits terrifiants, qu'ils les gardent pour eux, si c'est pas bien chez eux, faut pas salir ici. Car on ne sait pas Madame, ce qu'ils peuvent propager, la misère et la peste, tout ça c'est contagieux. 

Et puis il faut tout de même être bien compliqué, pour venir jusqu'ici et se faire écraser. Ou électrocuter, on n'entend plus que ça. Ils seraient morts là bas, on ne les entendrait pas et qu'est ce que ça changerait ? Puisque ces gens là meurent, et qu'il faut bien s'y faire, autant qu'ils meurent chez eux.

Egoïste Madame ? Mais savez vous qu'ils vivent, juste à côté des lions ? Et qu'ils ne les soignent pas, et les admirent à peine. Quand nous pleins de compassion, pleurons avec passion, le fauve qui s'est éteint, Cecil le presqu'humain. 

L'Afrique est grande, Madame, et pleine de misère. On a bien le droit de choisir, qui nous voulons aimer, qui nous voulons sauver. Le lion est bien plus rare, il est bien plus précieux, que ces banals humains, qui sont bien trop nombreux. 

Je ne connais pas ton nom, l'homme de la Gare du Nord.Tu as tenté en vain de monter sur le train. Les journaux ne disent pas si tu es mort ou pas, juste électrocuté. Du lion , je connais tout et qu'il s'appelait Cecil. Cecil ne m'a rien fait, c'était une bête sensible. Mais on doit avoir peur, quand d'étranges  crocodiles pleurent  la mort de Cecil , et laissent mourir sans nom, un homme par semaine.

dimanche 26 juillet 2015

Un ulcère dans le désert

Une petite pointe blanche cerclée de rouge, si peu visible sur le coin du pied, cela ressemble souvent à cela un ulcère, pas forcément la grosse plaie qu'on s'imagine. Mais en dessous de cette petite pointe blanche, le mal est souvent profond, et la douleur qu'il occasionne est sans commune mesure avec sa taille. 
Dans ce coin où le grand âge est partout, les ulcères aux pieds et aux jambes des femmes sont aussi communs que le persil dans les jardins. Un commun pas facile à montrer.

Et pourtant il faut, aux infirmières chaque matin et chaque soir, pour les pansements. Dénuder ce pied dont on a honte, parce qu'il est sec et rugueux, qu'on ne peut pas le  baigner , seulement tamponner pour le laver quand même un peu. Dénuder cette jambe , souvent abîmée par les problèmes de circulation qui ont créé l'ulcère. 

Les plus jeunes pensent que la honte du corps moche disparaît avec l'âge , chez la femme. C'est tellement faux, s'y ajoute simplement la honte créée par les impatiences de celles et ceux qui ne comprennent plus la pudeur , puisque pour eux, de toute façon, il n'y a plus rien de désirable à montrer. 

S'y ajoute, ici, le corps malmené, maltraité involontairement. Par des infirmières infiniment patientes et professionnelles, mais à qui manque le temps. Elles parcourent à trois un cercle de vingt cinq kilomètres de diamètre, peuplé de hameaux et d'ulcères, et de sang à prélever, et de mille autres pathologies accumulées. Qu'il y ait dix ou quarante ulcères à soigner en trois heures, personne ne les soignera à leur place. Il faut alors faire vite, et arracher un peu la compresse collée, ne pas s'attarder à refaire une bande de contention un peu trop serrée. Mais le "un peu" au fil de la journée de la patiente sera beaucoup de gêne, d'inconfort s'ajoutant à la douleur. 

Le sable du désert médical irrite les ulcères déjà à vif. Le médecin, qui court le même cercle et les mêmes hameaux passera quand il pourra. Peut-être quand la pharmacie sera déjà fermée, le nouveau traitement attendra le lendemain. Le lendemain c'est loin, car qui dit nouveau , dit espoir, d'avaler avant la nuit, un cachet qui peut-être permettra le sommeil.

Il faudrait faire des examens plus approfondis, étudier les veines de la jambes, et peut-être trouver le point à problème qui provoque l'ulcère et le guérir plus vite.

Mais il faudrait aller à l'hôpital.

Ici l'hôpital est loin, presque cent kilomètres. Pas de spécialistes de ville.

L'hôpital est loin et il fait peur parce qu'il est loin. L'hôpital est ce bâtiment du grave, où l'ambulance t'amène , parce qu'un voyage en voiture sur une distance aussi longue  aggraverait les maux de ton grand âge, t'amène et te laisse seule à mille lieux d'un chez toi où tu as peur de ne pas retourner. Puisque tu ne peux plus repartir seule, tu es persuadée qu'on pourra te forcer à y rester. A y mourir. 

Nous, les plus jeunes, faisons mine de nous exaspérer et de rire devant cette peur de la mort que suscite l'idée du voyage à l'hôpital pour un "simple" examen. Nous savons que nous avons tort au fond, car oui, à 80 où 90 ans, la mort est un probable toujours présent.

Si l'hôpital n'était pas dans une lointaine contrée, si le "simple" examen avait l'apparence du simple et non d'une inquiétante équipée dans un véhicule orné d'une non moins inquiétante croix rouge vers une ville inconnue, nous pourrions convaincre la personne de le faire avec nos rires et nos douceurs .

Mais le vent qui hurle sur les déserts médicaux accroit l'angoisse des vieilles femmes et lorsque l'angoisse prend le contrôle, elle est ce Non à tout, qu'on dit acariâtre. Un mal aquariastre autrefois était un mal qui rendait fou. Un ulcère mal soigné, donc.

Alors des avancées de la science médicale, elles ne profitent guère, les femmes d'ici. Restent les soins infirmiers, et les prières pour que cela ne s'aggrave pas. Car il arrive bien sûr que les examens refusés et non faits aboutissent à un problème non-détecté qui aboutit à une hospitalisation en urgence.

Une femme, dans un hameau voisin,  a fini par avoir les doigts des pieds amputés, la circulation s'est définitivement bloquée, les plaies sur les jambes étaient le symptôme d'un autre mal. Mais après l'opération, folle de peur dans l'hôpital excentré, bien trop loin pour être visitée par ses amis, elle n'a pas suivi les soins jusqu'au bout, a signé une décharge pour être ramenée chez elle. 

Ses jambes sont fichues, maintenant, et les infirmières souffrent de ne pouvoir qu'atténuer la souffrance. 

Nous sommes en bonne santé, nous ne faisons pas attention à ces petits points blancs sur nos cartes, là où autrefois, il y avait un hôpital, un dermato, un rhumato, un radiologue. Ils créent pourtant un mal social en profondeur, un ulcère qui ronge les vies en toute discrétion, qui condamne des femmes à n'être que des corps en déshérence,  perclues de douleurs laides .

A ma grand-mère , à sa doctoresse, aux infirmières, à la vieille femme qui m'attend dans un miroir futur. 

vendredi 24 juillet 2015

Quart d'heure Beyonce ( et France Gall ), viens pas m'emmerder.

Hiver 97-98: le coup du siècle pour ce que les médias appellent l'"ultra-gauche" ou les "radicaux du mouvement des chômeurs", c'est un cortège qui passe du France Gall, "Résiste" qu'elle dit , la variéteuse.

C'est juste exactement ce qu'il fallait à ce moment là. Ca casse tous les clichés sur les anarchistes masqués, les petits bourgeois violents qui ont infiltré le mouvement et pillent les supermarchés en entraînant avec eux des "vrais chômeurs", ceux qui se contenteraient bien gentiment d'un ou deux packs de lait en plus par mois, si des "irresponsables" ne leur mettaient pas des rêves de saumon fumé dans la tête.

Ca casse tellement les clichés, que le SO de la CGT stupéfié ne nous casse même pas en deux quand on prend la tête du cortège. On a osé plus populo que "Je rêvais d'un autre monde", dépassés sur toute la ligne. 

C'est vrai que cette chanson est géniale. Que les paroles disent exactement ce moment du mouvement où des centaines de milliers de précaires ont envie de rejoindre occupations et manifs, de s'inventer un autre avenir, et surtout un autre présent, d'être des combattants de la justice sociale et pas seulement des victimes moches sur lesquelles les médias consentent à s'apitoyer une fois de temps en temps. Un moment de magie pure, d'osmose aussi avec ces étudiants qui se font chier, ces fils de bourges qui se rêvent en Kropotkine , et qui font aussi la force de la  gauche radicale, après tout.

Mais ce sont eux qui ont proposé France Gall pour la manif , pas moi ou n'importe quel autre prolette du mouvement. Parce que nous, évidemment on n'aurait pas osé. Nous , les issuEs de la prétendue culturelle misère prolétaire, qui avons connu les étoiles filantes de la pensée radicale parce que notre génération compte pas mal d'étudiants aussi, on ne propose rien, culturellement parlant, on essaie juste de pas faire d'impairs. De capter ce qui est subversif ou pas, et de pas l'ouvrir trop vite pour se taper les sourires condescendants ou juste un peu gênés des camarades fils de profs de fac ou de cadres. On se casse la tête à savoir ce qui distingue la remarque brillante sur Debord, de la citation trop ressassée qui nous classerait dans le minable "néo-situ". On croyait qu'aimer Noir Désir et les avoir vus à l'Elysée Montmartre, c'était le top de l'underground....non, mais franchement, déjà quand ça joue à l'Elysée Montmartre, c'est dead. 

On s'abreuve d'infos pour imiter encore et toujours. Quels peintres, quelles musiques, quelles sapes, est-ce qu'il faut être pour le revenu ou pour la gratuité, aimer les graffitis , ou pas parce que ce serait démago. Ecouter Satie ou faire mine de rejeter la culture bourgeoise ? Avouer qu'on adore Monet, ou parler de la momification de la subversion qu'incarne le musée capitaliste ? Les jupes, c'est sexiste ou c'est la preuve qu'on kiffe notre corps et qu'on fucke le regard des mâles ? D'ailleurs faut se déclarer féministe OU anti-sexiste ?

Alors , on ne risquait pas de proposer France Gall pour la manif, bien qu'on soit super heureuses, que quelqu'un ait dit ce qu'on ressent au fond de nous, nous qui sommes devenues un peu cocos ou un peu anars en prenant très au sérieux , gamins, les envole moi de Jean Jacques Goldman et les provocs de Madonna. 

Ceux qui proposent, dans notre vague bouillonnante de radicaux, comme dans d'autres sphères intellectuelles et politiques, ce sont ceux qui sont issus des classes supérieures, culturellement parlant. Et souvent des mecs, mais pas toujours. Et très souvent, pas des issus de l'immigration, sauf UN ou UNE, mais pas plus.

Ils proposent parce que chez eux, c'est "naturel" de donner son avis, de l'imposer. Naturel de penser que son avis est le bon, que sa réflexion est solidement étayée, et son goût bien assuré. Naturel de penser qu'on est apte à créer et innover. Naturel de penser que leurs actes et leurs préférences culturelles ou politiques ont évidemment le sens qu'ils veulent leur donner. Que l'interprétation qu'en feront les contradicteurs éventuels est erronée et montre leur inintelligence ou leur ringardise. 

Ca s'appelle le capital culturel des classes supérieures , et ce n'est pas seulement une question de quantité des connaissances, mais de qualité. Eux savent trier, et se sentent "naturellement" aptes à décréter comment on trie, le subversif du snob, l'affecté du sincère, le vulgaire du provocant, le conformiste du génialement populaire. Le génie de la boite de conserves d'Andy et le pathétique du cube exposé à côté, ils savent. 

Eux ne voient rien que de très simple à décréter que Noir Désir, c'est de la merde et que France Gall, just now, c'est brillant. Parce qu'évidemment, le mois prochain, ou dans un "contexte " autre ce sera peut-être de la merde. 

Aujourd'hui il y  autre chose que le regard racisé sur les corps de femmes, dans les déclarations de Lou Doillon contre Beyoncé, alors qu'elle même a posé nue de nombreuses fois.

Ce même classisme ordinaire: celui qui valorise le nu artistique en noir en blanc, des expos dans les galeries, faits par des photographes haute couture, et commenté avec des mots poètes par des gens bien comme il faut. Le nu des actrices un peu art et d'essai, que prolos et prolettes ne connaissent pas.
Et puis il y a le nu des chanteuses pop ou rap, celles qui font des pubs pour le vernis ou le gloss l'Oréal, celles qui sont adulées par les mômettes des classes populaires, celles qui font les pages de Voici, plutôt que celles des Inrocks.
Ce nu là est forcément vulgaire et rabaissant, puisque c'est de la culture pour prolos. Tout comme les codes vestimentaires des filles de banlieue sont toujours censés être le symbole de leur abaissement et de leur soumission au sexisme ambiant...jusqu'au jour où ils sont repris par un "grand " créateur et où on les trouve alors, tellement, tellement beaux dans leur second degré provocateur.

Comme une vieille chanson de France Gall peut brusquement passer du rang de "musique à papa trop nulle" à " pop détournée de manière exquise". 

Je ne sais pas si Beyoncé ou Lou Doillon incarnent un féminisme quelconque , mais si la seconde est considérée comme plus radical chic que la première quand elle se fout à poil, c'est aussi parce que les hommes qui la regardent n'ont pas le même statut social que ceux qui regardent Beyoncé.
C'est aussi, parce que si tu as le capital culturel pour commenter un nu avec les mots qu'il faut, tu ne seras pas un gros porc mais un esthète.

C'est aussi que si tu es une femme issue d'un certain milieu socio-culturel, tu peux te mettre à poil de la bonne manière, ou du moins de celle qui parlera à certaines autres femmes du même milieu, dont les voix comptent.

A vrai dire, tu peux aussi, dans une certaine mesure, le faire si tu t'appelles Beyoncé, qui n'en a strictement rien à foutre de ce que Lou aura dit, parce qu'elle aussi, peut décréter son féminisme comme ça lui chante.

Et même, d'autres femmes féministes avec du capital culturel, à commencer par moi ( qui en ai bavé pour plus juste imiter timidement ), pourront aussi trouver les mots pour décréter que Lou est vraiment la dernière des pommes oppressives , que ses nichons ne sont pas plus classement féministes  que les nôtres dans les pages d'un magazine,  parce qu'ils sont retouchés en noir et blanc et pas assortis d'un sous-tiffe fluo. 

Mais en attendant, des millions de filles grandissent là où on t'apprend que c'est pas toi qui donnes le la. Que t'as pas la bonne manière d'être sexy ET féministe, que les people que tu kiffes sont juste horriblement merdiques , jusqu'au jour où ceux qui savent décideront qu'elles sont cool. 

Alors , Lou, elle énerve avec ses manière de fille qui sait depuis toute petite comment on est belle ET rebelle. C'est même pas de sa faute, à vrai dire, mais c'est pas de la nôtre non plus , si en tant que femmes issues de l'immigration ET de la banlieue pauvre, on doit pousser une bonne gueulante devant ses propos , et lui dire que si, toutes les fesses se valent, si on peut les défendre ensemble, elle ne peut pas décréter la bonne manière féministe de les montrer. Les nus qu'on peut admirer et les nus qu'on doit mépriser, comme par hasard ceux de nanas qui nous ressemblent, même si c'est du marketing bien pensé, cette ressemblance superficielle, dans la sape, où la manière de danser qu'on aimerait justement avoir.

On a toutes droit à notre quart d'heure France Gall ou Beyoncé, sans que quiconque puisse faire une histoire du nôtre en profitant du sien. 

lundi 26 mai 2014

Drôle de gauche....

Quand on plante des carottes, on n'a pas à s'étonner que ce ne soient pas des choux qui poussent.

Drôle de gauche qui pleure aujourd'hui: au nationalisme de Le Pen, elle a répondu "notre nationalisme est meilleur que le vôtre". Au racisme, elle a répondu " oui, c'est vrai, l'immigration est un problème, mais nos solutions sont meilleures que les vôtres".

Drôle de gauche qui pleure aujourd'hui: elle qui a surenchéri sur la dénonciation des "élites apatrides" opposées à la "production de nos PME" , elle a qui a pris l'habitude de défendre les terroirs et le roquefort AOC plutôt que l'unité de tous les exploités de la planète.

Drôle de gauche qui pleure aujourd'hui: elle qui a cru pouvoir aussi surfer sur les peurs des gens au lieu de les faire espérer, elle qui a préféré prendre comme acquis le repli sur soi plutôt que porter la bannière internationaliste.
Drôle de gauche qui ne comprend pas les abstentionnistes : mais hormis le jour des élections, les gens qui crèvent la dalle, qui n'ont aucun espoir concret dans la vie, à part celui peut-être de ne pas être virés demain, d'avoir encore un petit contrat précaire, de pouvoir payer encore un an de fac à leurs gosse n'existent pas pour cette gauche.
Drôle de gauche, qui se pense "radicale", mais se pose sur les mêmes fronts que le FN, toujours prête à courir au secours des dictateurs à la Poutine, toujours prompte à choisir les mêmes chevaux bruns que les fascistes de Kadhafi à Assad.

Sait-elle cette "gauche" que plein de gens ne savent plus ce que veut dire "gauche" ? Qu'entre un Valls ou un Mélenchon, il n'y a plus guère de place pour se souvenir de ce qu'elle fut autrefois ?
La gauche aujourd'hui, entre discours sécuritaire et nationaliste est devenue cette élève médiocre qui donne de mauvaises réponses aux questions posées par les fascistes. Parce qu'il n'y a jamais de "bonnes " réponses quand on a accepté que ce soient les fascistes qui posent les questions.

Posons les bonnes questions, arrêtons le concours de la bêtise raciste et antisémite avec les bruns, et de nouveau, des gens s'intéresseront à la question politique sur nos bases.
Mais cessons de nous plaindre de l'abstention des gens à qui la gauche ne demande ni ne donne plus rien depuis longtemps.

vendredi 14 mars 2014

Des papas, des mamans et de parfaits enfants ( chut, arrête d'exister)

A Bonneuil sur Marne, les enfants n'iront pas au théâtre.

C'était l'histoire d'un garçon homo ( chut, ça n'existe pas) qui recueille ses demi-frères et soeurs après la mort ( chut, ça n'existe pas) de leur mère.

A Bonneuil sur Marne, il n'y a qu'un papa , une maman et un parfait enfant. Multiplié par mille, par cent mille, dans de convenables appartements. 

Tout le monde est normal à Bonneuil sur Marne. Alors à l'inspection d'académie, on a haussé les sourcils, pensé à ces mamans Zara et ces papas Celio, qui pourraient s'énerver légitimement qu'on puisse emmener leurs enfants voir une pièce qui parle d'anormaux. On a annulé.

Ah bien sûr, si les papas homos existaient, si les enfants dont la maman est morte existaient, ce serait horrible une telle décision. Ils seraient humiliés les papas homos, et les enfants dont la maman est morte aussi, qu'on décide de cacher les histoires de leurs vies aux autres, qu'on les décrète anormaux, pas beaux, pas scolaires. Mais ils n'existent pas , à Bonneuil sur Marne.

Au Perreux, les enfants n'iront pas au théâtre. C'était l'histoire d'une princesse qui ne veut pas se marier avec un prince ( chut, ça n'existe pas). 

Au Perreux, il n'y a qu'un papa , une maman et un parfait enfant. Multiplié par mille, par cent mille, dans de convenables appartements. 

Ah bien sûr, si les petites filles que le rose écoeure jusqu'à l'ennui existaient, si certaines d'entre elles pleuraient en secret à chaque poupée qu'on leur offre, à chaque collant filé qu'on leur reproche, à chaque petite merveille aux cheveux doux comme de la soie qu'on admire ( et pas elles, et pas elles), ce serait terrible d'annuler la sortie-théâtre, ce serait les jeter un peu plus à la vindicte de leurs petits camarades, puisque les comme elles on les cache. Mais elles n'existent pas à Nogent Le Perreux. 

Dans le 10ème arrondissement, la salle de consommation attendra. C'était pour éviter que des gens meurent, seuls, sur le sol gris et crasseux d'une entrée de garage, dans l'odeur de pisse d'une sanisette publique.

Mais à Paris, il n'y a qu'un papa, une maman et un parfait enfant. Multiplié par mille, par cent  mille, dans de convenables appartements.

Les usagers de drogue, ça n'existe pas, il n'y a que des toxicos, qui ne sont les enfants de personne, surtout pas les miens, surtout pas les tiens, surtout pas ceux des honnêtes riverains.

Avec le Président normal, au fond, tout redevient normal. Enfin. L'autre, celui d'avant, il en faisait trop avec sa guerre aux déviants, aux pauvres, aux différents, c'était contre-productif, ça les faisait exister.

Maintenant c'est plus simple. L'extrême-droite décide de ce qui est normal, de qui est un citoyen existant et de qui est un mythe déviant et puis le gouvernement fait en fonction de ça. Sans attaque frontale et sans barouf, à coup de de "Je préfère ne pas". 

Moi président, je préfère ne pas laisser voir aux enfants certaines pièces de théâtre. Moi, président, je préfère ne pas autoriser la PMA, ne pas accorder le droit de vote aux étrangers, ne pas donner plus de moyens aux centres IVG, ne pas ouvrir des salles de consommation.

Moi président, je préfère ne pas prendre en compte votre existence, par essence, vous n'êtes pas très intéressants, pas tellement attrayants, pas tellement sondagement payants. Desespérément minoritaires, même si tellement nombreux. Désespérément pas moyens, donc pas Français, si peu Montebourg, si peu Zemmour, si peu Bourdin, si peu Boutin. 

Si peu village, tellement en marge.

Moi, Président, je préfère le papa, la maman et son parfait Enfant.

jeudi 13 mars 2014

Candidats FN malgré eux, la bonne blague.

"Un couple quasi-analphabète dit être candidat malgré lui sur une liste FN à Louhans", titre l'Express.

Ca fait quelques jours que les articles de ce genre se multiplient, à la grande joie des anti-FN . On veut tous y croire, les gens du Front sont abusés par le Front. Ce serait si simple, que tout cela soit une manipulation, le racisme, une magouille de la bourgeoisie sur nos esprits faibles.

Tu voudrais y croire, mais tu n'y crois pas. A cause de ton couple de voisins. Des prolos, pas analphabètes, mais pas le genre à se cultiver non plus. Des gens faibles, lui timide, parti au taf dès l'aube, elle ravagée par une vieille dépression, toujours au bord des larmes.

Des petits salauds accessoirement. De ceux qui pourrissent la vie des autres, cherchant la faiblesse sociale,  reniflant de loin la faille qui place d'autres prolos encore plus bas qu'eux. Et prompts à l'exploiter une fois qu'ils l'ont trouvée, en allant chercher comme alliés, la police, le bailleur et que sais-je encore. Un jour c'est tombé sur toi. La belle lettre du fameux bailleur " des voisins se plaignent, blablaba, règlement intérieur, blablabla, attention récidive, expulsion, blablabla, merci de faire cesser ces troubles". 

Il t'a fallu douze secondes malgré ta colère noire pour savoir de qui il s'agissait. Tous les locataires de HLM de la Terre connaissent les "signes" avertisseurs de la cabale voisinesque , qu'elle se déchaîne contre le Noir, l'Arabe, l'Asocial ou le Dernier Arrivé, bouc émissaire obligé quand les connards n'ont rien d'autre à se mettre sous la dent. C'est l'absence de réponse à ton bonjour, c'est la porte qui s'entrouvre tout doucement, mais personne ne sort, et l'interstice exhale juste un soupir d'exaspération. Ce sont les conversations qui s'interrompent sur ton passage, où ta voisine figure toujours , et pince les lèvres jusqu'à saigner . Et puis bien sûr ça finit par la lettre de menaces du bailleur. 

Que tu lui brandis un beau matin ensoleillé à la sortie de l'immeuble, déclenchant les oeillades rigolardes d'autres voisins, parce que c'est pas tous les jours qu'on s'amuse, dans le bâtiment. Et sur laquelle, en larmes, tremblante et indignée , elle prétend n'avoir aucune responsabilité. Elle niera même devant l'évidence, celle des autres voisins qui bien sûr l'ont balancée , constatant que tu n'es pas le mouton qui va contrit à l'abattoir, celle du salarié du bailleur qui l'a balancée aussi, ne souhaitant pas continuer à se faire engueuler et menacer de poursuites pour "dénonciation calomnieuse". 

Dans une société où la désignation de boucs émissaires est un sport pratiqué par les gros bourgeois, où la folie sécuritaire et stigmatisante constitue l'essentiel des journaux télévisés, où Marine Le Pen se fait lécher les bottes par les trois quart des éditorialistes, souvent le prolo s'imagine autrement les conséquences de sa soumission à toutes ces saloperies. 

Ta voisine ne pensait pas que tu allais broncher, elle s'imaginait soutenue et applaudie par les autres voisins, elle savourait à l'avance le délice de la socialisation valorisante, les félicitations dans l'ascenseur , les " vous avez eu bien du courage, ces deux-là nous emmerdaient tous". 

C'est pareil pour le 24ème de la liste FN. Flatté par le petit commercial en costard cravate qui a pris le temps de le caresser dans le sens du poil, d'écouter ses récriminations sans fin sur les jeunes qui rigolent trop pendant que lui tire la gueule, sur l'odeur du mafé du 3ème et les crottes de chien sans doute semées exprès par des étrangers. Ebloui par l'idée d'être quelqu'un enfin, respecté non seulement par le VRP du Front, mais aussi par les autres voisins, celui qui ne se contente pas de parler contre les arabes et les Noirs, mais qui agit.

Avoir un petit bout, tout petit, mais un bout quand même de l'auréole de respect et de considération qui entoure Marine Le Pen, lui à qui son racisme n'a jamais rien rapporté. 

Alors on signe le petit bout de papier, un peu exalté et rêveur.

Mais n'est pas Marine Le Pen qui veut. Il y a raciste et raciste, comme il y a bourgeois et prolo. Et ton nom imprimé en 24ème et néanmoins exposé sur la place publique, c'est pas Le Pen. C'est celui du mec qui ferme sa gueule devant son patron, lequel patron te dit ironiquement " Tu te lances en politique, Dédé, fais ce que tu veux, mais moi je veux pas d'histoires chez moi, et Abdel est en colère". C'est celui du mec que ses collègues aiment pas des masses non plus, et qui trouvent qu'il est allé trop loin en pétant plus haut que son cul, que les causettes discrètes sur les jeunes collègues musulmans, c'est normal, ça mange pas de pain , faut bien se défouler. Mais que c'est pas la peine non plus de chercher les emmerdes , et qu'il vaut mieux faire le vide autour de Dédé, histoire de pas être mêlé à une éventuelle embrouille. 

D'un coup Dédé ne peut plus nier. Le racisme, c'est un truc à afficher prudemment, pas tout le temps, pas partout , quand on n'est pas Marine Le Pen. Ni le petit cravaté qui est passé à la maison.

A la télé, Marine Le Pen a gagné. Dans la vraie vie, être frontiste engagé, c'est encore un petit peu tendu, pour le prolo. 24ème de liste, ça ne rapporte rien, et finalement ça peut coûter beaucoup. Bien plus que toutes les possibilités de se défouler qui existent déjà: écrire au bailleur pour dénoncer les gosses de la famille africaine du 2ème, cracher sur la petite Rom qui fait la manche au supermarché, déposer son bulletin de vote FN dans le confort discret de l'isoloir. 

J'aimerais bien croire que je suis méchante et que t'es une victime , petit prolo raciste. Mais je vis avec toi, je te connais, je te déteste, mais je ne te méprise pas. Ouvrier, quasi-illettré, oui, et alors ? Il n'y a que les éditorialistes qui lèchent les bottes de Marine Le Pen pour penser que ce statut te rend plus con qu'eux ou inapte à faire de la politique. 

Mais t'es tout aussi intelligent que le politicien qui a fait une sortie raciste de trop, et qui va nier, parce que les conséquences sont trop grandes. Tu te croyais dans le sens du vent, mais il ne souffle pas encore assez fort pour te porter dans les hauteurs, voilà tout.

Alors ça t'arrange de jouer les victimes du FN et du petit cravaté auprès des bonnes âmes imprégnées de mépris de classe. 

Mais on sait , toi et moi, ce qu'elles font mine d'ignorer: à la base, t'as invité le FN à entrer et à boire le café sur ton canapé. A part les racistes, personne ne fait cela. 

mercredi 12 mars 2014

Chroniques de la La Grise-Hôpital

Donc, tu entres et tu es blanche. Plus blanche que les blouses usées jusqu'à la corde des infirmières, que les murs jaunis de cet hôpital de province engoncé dans la tristesse d'un dimanche.

Cette tristesse des dimanches, tu la portes au coeur comme tous les Français et tu sais qu'elle est encore plus poignante dans les hôpitaux, dans le poids nié de la tristesse des patients et des familles, dans les voix qui montent dans les aïgus pour faire joyeux et qui sonnent faux.

Il faut aller vite pour ne pas que la tristesse colle et qu'elle t'englue. Il faut trouver mille sujets pour la grand-mère alitée et briser la gêne avec la fille de la grand-mère d'en face. Une femme d'ici, ici, c'est la campagne, ici les femmes croient que les autres femmes , celle des villes les méprisentIci on croit savoir que celles qui vivent dans les métropoles regardent de haut celles qui vivent dans les bourgades endormies de mille personnes. Est-ce que tu les regardes de haut ? Possible. 

Est-ce qu'on sait ce que traduit notre regard ? On ne voudrait pas être comme "elles", c'est certain. On ne voudrait pas vivre avec mille personnes en tout et pour tout à rencontrer au quotidien. On ne voudrait pas de cette vie qu'on a appris à connaître, loin des rêveries idylliques des citadins qui s'imaginent le "retour aux sources".

Le retour aux sources s'appelle ALDI, pour les prolos d'ici. Le bio, les produits frais, patati, patata, tu sais le temps qu'il faut pour faire son jardin ?Tu crois qu'à la campagne, quand tu rentres d'un boulot mal payé, tu es moins fatigué qu'en ville ? Que tu vas aller biner, sarcler, et mitonner un purin d'orties ? 

Est-ce qu'on sait ce que traduit notre regard ? Est-ce qu'elles "savent", ces dames, et ces aides soignantes avec qui tu as brisé la glace, ce que disent leurs yeux au moment où une administrative te demande ton nom ?

Les syllabes claquent sur les murs jaunis, et résonnent dans leurs yeux. Le nom de la Grise. La pub Canada Dry, encore et toujours, tu n'es pas ce que tu parais. Où plutôt elle n'imaginent pas que ce que tu es puisse tant leur ressembler. 

La Dissonance. L'Arabe. 

C'est un moment banal, si banal que tu l'attends avec un peu de plaisir, maintenant, après tant et tant d'années, tant et tant de moments semblables. Tu as fini par aimer la surprise, l'abîme qui s'ouvre dans leurs yeux et ce film qui se déroule dans leurs têtes, à toute vitesse. Tu sais ce qu'elles font, elles cherchent frénétiquement à se rappeler si elles ont dit quelque chose, avant, dans ces mots échangés à bâtons rompus, qui aurait un lien avec les Arabes, les étrangers, l'insécurité, bref, tout ce qui aujourd'hui s'évoque si facilement, quand on ne sait pas quoi dire, le dimanche, dans la chaleur lourde d'un hôpital de province. 

Peu importe qu'elles aient dit ou non. Parce qu'on est dimanche, dans la chaleur lourde d'un hôpital de province. Parce que les vieilles dames sont là, pour longtemps, allongées dans ces tristes lits que rien ne rend plus joli, et surtout pas les pots de fleurs que tu as ramenées, comme elles. Parce qu'il est dix-huit heures, et que s'impose l'odeur fade d'un poulet-salsifis, et que tu partages avec elle la tristesse de laisser une grand-mère avec ces légumes gorgés d'eau, et cette impression lancinante qu'ici tout est recouvert de cette mince pellicule de fadeur et d'écoeurement. 

Tu ne te forces pas en parlant de ce que tu connais aussi, les médecins qui manquent dans ce petit bourg, l'ATTAC qui est si cher, et l'autre hôpital encore plus loin où l'on transfère les malades trop malades. Tu ne te forces pas en échangeant des regards de connivence fatiguée devant ces vieilles dames qui t'exposent les douleurs contre lesquelles tu ne peux rien. Tu ne fais pas semblant d'être semblable, tu l'es en partie. Tu es La Grise, métisse, disent les charitables, mais tu n'as pas besoin de charité.

Toi tu racontes l'histoire, et tu connais le poids des regards, ceux que tu affrontes, ceux qu'elles affrontent. Une chance , peut-être bien.